Le kibboutz : un message du petit Israël au monde entier

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Article publié dans les Cahiers du Cercle Bernard Lazare de mai 2013, à loccasion du 65ème anniversaire de lÉtat dIsraël.

Sur une table dressée, un anniversaire allume toujours les bougies du souvenir. Mai 1948, je revois le Pletzel, le quartier juif de Paris. Il s’étendait alors du quai de Seine au bas Belleville, la Place Saint-Paul en était un centre et la Place de la République un autre. L’industrie du tissu et le labeur de la confection mettaient à l’ouvrage les grossistes, les artisans du vêtement, les ouvriers à domicile qui livraient à dos d’hommes les dernières collections façonnées en nocturne. Une ruche dans laquelle les abeilles parlaient encore yiddish. Rue Saint-Antoine, la première immigration des Juifs d’Algérie occupait le marché des quatre saisons. Les deuils impossibles après la décimation, la volonté de regarder vers l’avant avec la douleur aux basques et voilà que la nouvelle déferle : « L’Etat d’Israël est proclamé ! ».

Elle ouvre les portes, elle livre aux fenêtres une clameur, et les Juifs encore meurtris viennent crier de joie dans les cours. Ils sont là, les jeunes orphelins aux études cassées, les rescapés. Ils sont nombreux à s’être jetés dans le champ libre de la brocante et de la chine, un espace ouvert aux nomades en exil incessant. Ils sont là ceux du café Galidie de la rue Charlemagne : Jacquot Tel-Aviv, Moshé le zazou, Albert le Hongrois, Moustache et tous ceux dont j’ai oublié le nom qui s’enthousiasment, éprouvant soudainement une fierté inconnue mais auparavant rêvée: les Juifs de l’exil ont construit leur Etat après un peu moins de deux mille ans d’absence et de persécutions. Les Juifs feront fleurir leur culture et jamais plus ne s’inclineront. Il y a la guerre, ils la gagneront. Le refus de l’Etat juif par les cinq pays arabes qui l’attaquent dès sa proclamation et par les Arabes palestiniens pour ceux qui suivent le grand Mufti ancien allié d’Hitler, annonciateur de la parenté entre le nazisme et l’islamisme, échouera. Il faudra du temps avant que naisse un nationalisme palestinien qui accepte le principe de deux Etats et délaisse véritablement l’ancienne rhétorique maintenue par les fous de Dieu du Hamas. Le souffle de joie s’enthousiasmait autant de la résurrection nationale que du monde nouveau qui naissait. L’image des jeunes pionniers, garçons et filles mêlées qui, dans les kibboutzim, inventaient une forme de vie collective et égalitaire, sans propriété et sans salaire, faisait rêver. Le dévouement à la communauté d’existence et de production se substituait à l’appât par le salaire qui sert de motivation au travail dans la société capitaliste fondée sur le salariat mais il construisait de surcroît la nation dans la continuité. L’Etat d’Israël bénéficiait de cette image et de cette invention qui n’avait rien d’une idéologie et qui s’est faite sur le tas à Degania en 1909.

Invention spontanée face aux nécessités, aujourd’hui plus que centenaire mais on ne le dira jamais assez qui doit beaucoup au fond culturel juif. Le judaïsme a survécu par son sens communautaire. Quant à la mystique juive, elle nous dit que Dieu s’atteint dans le rapport à l’autre par l’action dans la communauté, une action qui implique le partage.

Ahad Aam (dans « Au carrefour ») a ainsi défini le partage comme une exigence d’élévation dans la justice du seul fait qu’il n’y a qu’un seul gâteau à partager à la différence de la charité chrétienne qui suppose un investissement personnel dans le don. Nourri de culpabilité, il ne vise pas à transformer une société fondée sur l’exploitation et par là sur l’inégalité. Par ailleurs, le judaïsme privilégie le tissu social et l’oppose au pouvoir d’Etat. Le dialogue de Dieu et du prophète Samuel (7,8) le dit clairement. Lorsque les Hébreux réclament un roi « pour être un peuple comme les autres », Dieu le ressent comme une forme d’idolâtrie opposée à leur libération spirituelle comme à l’auto-organisation du tissu social que l’on peut qualifier d’anarchiste.

Aujourd’hui pour certains lorsqu’il s’agit d’établir le bilan des soixante cinq ans d’Israël, 36 ans après le passage à droite, le mouvement des kibboutz serait définitivement mort sous le coup de la privatisation et l’échec électoral de la gauche en 1977 serait dû à l’absence de volonté « socialiste » des chefs travaillistes, à commencer par Ben Gourion. Le défunt président n’aurait eu en tête que de privilégier le nationalisme sans jamais songer à fonder une société ayant pour but l’égalité socialiste, ce qui expliquerait qu’Israël soit devenu un Etat-nation livré à l’économie libérale où sévissent l’inégalité et la précarité pour beaucoup, aux côtés d’un consumérisme et d’un hédonisme pour des privilégiés clonés sur leurs frères du monde entier. C’est ce que prétend Zeev Sternhell dans un ouvrage intitulé « Aux origines d’Israël : entre nationalisme et socialisme ».

« Les fondateurs de la Histadrout puis du Mapaï – nous dit-il – n’ont jamais eu la ferme intention de changer la société »… « Quand la Histadrout est fondée en 1920, le socialisme n’est qu’un instrument au service du destin national ». Il en viendra même à juger le mouvement kibboutzique comme un allié objectif du développement capitaliste d’Israël : « Au contraire, il s’avère que même les espaces originaux et moins originaux mis en place – kibboutz, moshav et autres coopératives – sont venus renforcer par la bande le système capitaliste en démontrant que des petites unités sociales n’avaient pas le pouvoir de changer le corps social en son entier ».

Ces thèses nourrissent le pessimisme ambiant au moment où l’entreprise de dénégation qui vise à contester la légitimité d’Israël – Etat « impérialiste et colon » –tout en couvrant l’islamisme, bat son plein.

Ces thèses entretiennent les confusions coutumières qui règnent dans les gauches mondiales. Elles ne relient pas les avatars de l’idéologie dite « socialiste » en Israël avec ceux de cette même idéologie dans le monde entier encore que, fait unique, il y fut créé un mouvement kibboutzique qui en dépit de ses aléas et de la crise de l’endettement de 1980 perdure et ne semble pas près de mourir. Un mouvement en rupture avec ce que l’on entendait par « socialisme » à la fois dans le camp communiste et dans le camp socialiste, un mouvement qui inventait une forme de société non salariale.1

Le bilan du siècle passé, c’est d’abord la faillite de l’idéologie communiste mais aussi celle de l’idéologie socialiste qui entendaient mettre fin au capitalisme et instaurer une société égalitaire par l’appropriation des moyens de production, en fait par leur étatisation. Les partis socialistes actuels, ralliés à l’économie libérale de marché, sont devenus sociaux-démocrates, ils entendent seulement œuvrer à une meilleure distribution. Elle devient illusoire quand sévit un chômage qui atteint plus de 10% de la population.

Où était l’erreur ? Dans la croyance que le capitalisme repose uniquement sur l’exploitation et dans l’ignorance qu’il repose pour cela sur le salariat, c’est-à-dire sur la transformation du travail en marchandise, sur la concurrence des travailleurs entre eux sur un marché du travail, sur la recherche de la main d’œuvre la moins chère et encore sur la citoyenneté désolidarisée et la transformation de l’individu salarié en consommateur individuel des fruits du productivisme. On croyait selon la formule de Lénine que « le monopole capitaliste mis au service du peuple entier, c’était le socialisme », en réalité c’était l’instauration d’un capitalisme d’Etat donc un salariat d’Etat de façon dictatoriale, par la violence (comme aux débuts du salariat en Europe au XVe siècle), là où le salariat n’existait pas ou peu. Dans les faits, il transformait les paysans en salariés, ce qui ne se fait pas en un jour, pour les livrer un demi-siècle plus tard clés en mains sur le marché libre du travail. Même chose en Asie avec la Révolution culturelle. L’idéologie socialiste était identique pour des pays plus développés. Elle souhaitait elle aussi l’étatisation mais dans le respect de la démocratie. Contrairement à ce que dit Zeev SternHell, les dirigeants sionistes étaient de ce point de vue, « socialistes » et partisans d’un capitalisme d’Etat. Le syndicat, la Histadrout, se voulait à la fois patron et défenseur des intérêts des travailleurs. La privatisation de l’économie est venue rappeler que le prix de la force de travail et sa rentabilité, une fois les êtres humains transformés en salariés concurrentiels, étaient les seules règles du capitalisme pour valoriser le capital investi. On comprend alors que si le mouvement kibboutzique n’a pas transformé le société entière, c’est en raison de l’idéologie étatiste qui régnait en dehors de ses villages clos et non par impuissance congénitale. Quant à la revendication et la croyance à une meilleure distribution possibles, qui restent au programme des syndicats et des partis socio-démocrates, elles ont pour conséquences d’augmenter le prix de la force de travail, d’inciter le capital à rechercher des mains d’œuvre moins chères, à automatiser, à transformer toutes les activités humaines en produits marchands dans un productivisme qui se voudrait illimité, ce qui, au final, étend le salariat concurrentiel au monde entier ! Y-a-t-il meilleur agent (inconscient) du capitalisme ?

La solution ? Elle est indiquée dans le message que le petit Israël adresse au monde entier pour son anniversaire. Face à la mondialisation du marché du travail et par là à l’accroissement du chômage dans les pays premiers industrialisés, il y a lieu de créer des formes communautaires abolissant un peu ou totalement le salariat, des formes sociales accordant la priorité à une économie fondée sur les valeurs d’usage collectif contre l’économie des seules valeurs d’échange, des formes sociales fondées sur la communauté d’existence et de production et favorisant l’épanouissement de l’individu contre les dérives d’un collectivisme idéologique. Cette révolution concrète est-elle naissante en Israël ?

Sur les 273 kibboutz créés en un siècle, 65 ont conservé la structure communautaire avec son credo : la mise en commun des revenus. A côté de ces kibboutz « shitoufis », les autres, les « mitcadesh », les renouvelés, se sont adaptés à des degrés divers à l’économie de salariat, à l’économie de marché des produits et des hommes.

Les kibboutz urbains sont désormais au nombre de quatre2 mais un mouvement d’une centaine de « kvutzot », de petites communautés, diffuse à travers le pays. Celles-ci privilégient le vivre ensemble, les mises en commun, la solidarité voire des projets économiques ou sociaux.

James Grant-Rosenhead, membre initiateur du kvutsat Yovel, œuvre à la création d’un nouveau mouvement kibboutzique regroupant les nouvelles communautés dont celles créées par le mouvements de jeunesse Noal dont les membres s’investissent dans des activités sociales dans les villes d’Israël. Enfin un nouveau concept de kibboutz est né en 1998 avec la création du kibboutz Eshbal qui oriente ses activités éducatives sur huit implantations de Galilée. Le mouvement d’étudiants « Ayalim » créé un « kibboutz moderne » à Ashalim, dans le désert du Neguev qui se veut « laboratoire du sionisme moderne ». « J’y ai retrouvé ces valeurs que je croyais perdues, l’esprit pionnier, l’aspect social, la vie communautaire » confie Alexander Lex Paul membre de l’association, né à Los Angeles. Le site officiel de la chambre de commerce « Israël Valley titre : « Incroyable mais vrai : la renaissance du kibboutz est bien, une réalité. Depuis deux ans 2500 jeunes sont revenus s’installer dans les kibboutzim ».

Comme le souligne le Professeur Elia Sarfati, fondateur de l’université populaire de Jérusalem : « En Israël si le consumérisme connaît une progression au moins comparable à ce qu’il est ailleurs, des aspirations profondes, bien plus fortes, en lien direct avec l’expression et le devenir des valeurs issues de la Bible et du Talmud sont aujourd’hui les véritables guides de l’avenir, et ces mêmes valeurs tempèrent assurément les séductions du consumérisme. » (Israël flash)

Un tel mouvement porte en germe les fondements d’une société associative et non salariale. Il répond aux maux du développement capitaliste : le productivisme, la marchandisation des relations humaines, l’oppression du travail salarié, les « plaisirs » du consumérisme qui font ménage avec la grande précarité et le chômage de masse. Lui faire écho, c’est reconnaître sa portée universelle et son mouvement apartidaire, loin des idéologies.

1. « Et le kibboutz fut inventé » Claude Berger dans les Cahiers du Cercle Bernard Lazare de novembre 2012.

2. « Le kibboutz urbain, naissance d’une nouvelle société ? » Claude Berger dans les Cahiers du Cercle Bernard Lazare de septembre-octobre et novembre 2006.

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