Revenu universel : un assistanat pour perpétuer le salariat !

Revenu universel : un assistanat pour perpétuer le salariat !

par Claude Berger

Le Revenu universel ? Selon Eric Conan (dans son éditorial*) le sujet fait consensus à droite et à gauche, y compris chez ceux  qui l’invoqueraient au nom, je cite, de « la réalisation de l’utopie communiste : en finir avec l’aliénation du salariat ». Le propos est équivoque. Si le « communisme » dont il est question ici désigne le bolchevisme léniniste, il y a lieu de préciser qu’il n’y a jamais eu en son sein de projet d’abolition du salariat : ce fut un capitalisme d’Etat donc un salariat d’Etat pire que le salariat privé. Il a  servi, au bout du compte, à installer le salariat par la force dans des pays où il était minoritaire en transformant les paysans en travailleurs salariés jetés sur le marché. Si le propos désigne le projet de substituer à la société de salariat une société fondée sur l’association et le communalisme selon la conception de Marx et  d’Engels, il ne mérite pas le qualificatif  d’utopie, car après la chute de la Commune, la social-démocratie parlementariste-façon Lasalle- ou violente –façon Lénine, adeptes du capitalisme d ‘Etat, a dominé et pratiqué une omerta sur la question du salariat et sur  la façon de le faire disparaître. L’analyse du salariat et le projet de son abolition ont été étouffés. Cette omerta règne toujours. Elle a commencé du vivant même de Marx, à tel point qu’il s’insurgeait : « Le capital et le salariat sont liés l’un à l’autre et disparaîtront ensemble. Il est donc absurde de parler de capitalisme sans salariat ». La pensée « absurde »  a  réduit le capitalisme à l’exploitation en oubliant qu’il repose  sur  la transformation du travail en marchandise concurrentielle, (le salariat), une concurrence pérennisée par une citoyenneté désolidarisée sous le chapeau de l’Etat qui prend la place des religions pour prétendre incarner  le lien social. Tout commence au XIV e siècle lorsque les marchands s’approprient le travail pour en faire une marchandise et pour fabriquer par eux-mêmes (Premier marché du travail à Auxerre en 1393 selon Braudel). Il a fallu quatre siècles, jusqu’aux  décrets d’Allarde de mars 1791 suivis de la loi Le Chapelier de juin 1791 pour que soient interdites  les corporations affiliées à un ordre religieux et respectueuses de l’ordre hiérarchique féodal et pour que soit libéré le marché du travail sans possibilité d’association des travailleurs.

L’apparition du salariat en occident impliquait  la libre circulation des femmes sur le marché du travail. Ce  fut intolérable pour l’Eglise inquisitoriale jusqu’à la Révolution. C’est aujourd’hui intolérable pour l’islam qui y risque la perte de son hégémonie sur la société  et qui réagit par la violence. Les pertes identitaires se conjuguent alors avec  le cycle infernal propre à la société de salariat, un cycle productif et source de développement. L’omerta « absurde » empêche d’en saisir le fonctionnement, à savoir : les travailleurs revendiquent contre leur exploitation, le capital réagit  par l’importation de mains d’œuvre moins onéreuses –sans tenir compte de leurs cultures fussent-elles mortifères- réagit ensuite  par l’exportation de ses fabriques, par la robotisation, par l’innovation permanente sur un marché des produits lui aussi concurrentiel, par la marchandisation de toutes les activités humaines, par l’appel à la science dans un but de productivité, par l’incitation au consumérisme, par l’exportation du salariat dans le monde entier. Ce n’est pas la fin du travail annoncée par Rivkin ni la fin du salariat annoncée par NKM au gré de l’augmentation du nombre des auto-entrepreneurs, non, il n’y eut jamais  autant de travail salarié sur terre ! C’est la mondialisation du salariat et du chômage au monde entier, c’est la mondialisation des déperditions culturelles et des recours à la violence, c’est l’acheminement  vers une crise du salariat provoquée par le surnombre des postulants, crise similaire  à celles que connurent l’esclavagisme puis le servage. L’effondrement du capitalisme d’Etat porté par les gauches  « absurdes » laisse la gauche aujourd’hui sans autre projet que le libéralisme et  le vœu pieux d’une distribution qui serait équitable, alors même que le marché du travail réclame une main d’œuvre « compétitive ». Il n’y eut donc jamais d’utopie de la fin du salariat sauf à ressusciter les utopistes des  siècles passés de Thomas More à Campanella, de Victor Considérant à Cabet et à Robert Owen.

 A l’appât du salaire comme motivation du travail et au chacun pour soi,  à la revendication qu’ils décrètent « sans issue », Marx et Engels opposent l’association, le sens communautaire, la récupération du pouvoir extorqué au même titre que la plus-value, la réinvention de l’existence collective. Avec une condition : « Le travail dans sa forme immédiate, mesurable et quantifiable, devra cesser  par conséquent d’être la mesure de la richesse créée » Le propos est actuel. Dès lors, seul un mouvement d’émancipation établissant l’association  dans l’existence, la production, le pouvoir et la solidarité avec les pays non développés, peut  amorcer le début d’une fin progressive du salariat et la transformation des mentalités.

Tout comme le salariat et le marché du travail furent une  invention des marchands, les kibboutzim, villages clos où la motivation du travail est le bien de la communauté et non plus le salaire individuel, furent aussi une invention. Il en reste 65 qui conservent ce principe. Mais d’autres types de structures sont apparues  corrigeant les défauts des premiers kibboutzim, ce sont les kibboutz urbains, plus souples, plus ouverts et non plus villages clos ou phalanstères. Entièrement au service de l’individu , ils se développent en ville.  Dernière nouvelle, il en naît en France et même à Paris. Ils cherchent à transformer les mentalités au profit de l’entraide et de la solidarité et reposent sur une implication de leurs membres par le partage. L’Espagne libertaire a aussi expérimenté une forme d’association  et de fédération avant d’être broyée par le franquisme et par les communistes.

 Ah ! Oui ! Le revenu universel ? Un super assistanat d’Etat qui ne modifie en rien la société de salariat en attente de ses flux migratoires et de ses violences identitaires. Un pansement illusoire pour maintenir le salariat !

Autre question : comment se fait-il que la gauche ait pu si facilement opérer son omerta sur la critique marxienne du salariat ? Réponse : elle n’a jamais analysé les conséquences de l’antisémitisme des pères fondateurs de la gauche, Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier, simple sécularisation de l’antijudaïsme catholique, sur ses propres démarches intellectuelles : dès lors il était plus simple de fantasmer sur un simple renversement et sur un soir final qui se moulait parfaitement sur le Jugement dernier et sur un « messianisme »de gauche », en toute bonne conscience.

*Marianne,, n° 1019 du 14 octobre 2016

Bibliographie :

Claude Berger

« Lip et après » (Les Temps Modernes, octobre 1973)

« Marx, l’association, l’anti-Lénine, vers l’abolition du salariat (Payot, sciences de l’homme, 1974)

« Pour l’abolition du salariat » (Spartacus, 1977)

« Les siècles aveugles de la gauche perdue » (Safed, 2005)

« Pourquoi l’antisémitisme ? » (Editions de Paris, 2013)

« En finir avec le salariat » (Editons de Paris, 2014)

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s