Un zéro pointé pour Johann Chapoutot Par Zeev HAZONY

Les Epîtres de Paul ne font pas partie des Evangiles, au nombre de quatre. Ils constituent en revanche un élément fondateur de la démonologie anti-juive en Occident. Les juifs, écrit Paul, « sont hostiles à Dieu » et constituent « les ennemis du genre humain ». Nous parlons bien de démonologie et non simplement d’hostilité anti-juive comme cela fut le cas dans l’Antiquité. Deuxième élément que Paul de Tarse oppose au divin, l’acte de chair, scellant ainsi cet imaginaire du démon associant de façon consciente ou non la figure juive à celle du péché originel, autrement dit l’acte sexuel hors de toute eucharistie. Judéité, féminité, fantasme de castration et phobie de l’écoulement sanguin (que celui-ci soit menstruel ou le résultat d’un meurtre rituel en vue de recueillir le sang chrétien) forment les quatre éléments primaires d’un imaginaire judéophobe qui des siècles durant a travaillé l’inconscient collectif de la chrétienté et dont l’ère de la modernité fut aussi l’héritière. C’est bien cette démonologie anti-juive, d’origine chrétienne, et non païenne, que l’on retrouve dans les colonnes d’une publication ordurière telle que Der Sturmer que dirigeait Julius Streicher.

« Dans la littérature nazie, Paul est le personnage honni, déclare l’historien Johann Chapoutot, interrogé par le journal catholique La Croix. Il est opposé à Jésus, souvent considéré comme un génie germanique. Paul, c’est le juif converti, qui fait du christianisme une doctrine universaliste et égalitariste, doctrine détestable pour les nazis car elle nie la biologie et le fait des races. Pour les nazis, Paul est aussi l’inventeur d’un christo-bolchevisme qui préfigure le marxisme. Ils l’appellent le « commissaire politique », dans un anachronisme assumé. Faire de Paul le tenant d’un antisémitisme que les nazis porteraient à son acmé est donc un contresens pur et parfait. »1

Ce qui constitue un contresens pur et parfait en l’occurrence est d’affirmer que se montrant hostiles par leurs écrits à Paul, les nazis ne sauraient être considérés comme les héritiers de son discours anti-juif. Le problème est qu’en se contentant de citer la littérature nazie sur le sujet, Chapoutot ne dépasse pas, comme historien, le niveau du manuel scolaire. Les nazis disent du mal de Paul, ils n’ont donc rien en commun avec lui ? Les choses, comme souvent dans l’histoire humaine, sont peut-être un peu plus complexes. Mouvement politique porteur d’une vision du monde fondamentalement mystique, le sang, la race, la nature formant autant d’entités déifiés, le nazisme s’oppose sur un plan philosophique au christianisme. Mais pour réelle qu’elle soit, cette opposition ne signifie pas que le nazisme ne soit pas aussi, par ailleurs, son héritier. Les réalités historiques sont rarement binaires. Cette dimension mystique dont nous parlions plus haut, fit du nazisme un opposant de fond à la psychanalyse. Et ce indépendamment de la judéité de son fondateur (pointée du doigt par la propagande). Ce point est capital pour qui veut comprendre à quel point, en dépit des déclarations ou écrits anti-chrétiens d’une partie de ses dirigeants, le nazisme « inconscient de lui-même » (sur un plan psychanalytique ce qui est le propre des croyances collectives de nature mystique) demeure imprégné de cet inconscient culturel chrétien à partir duquel il bâtit son discours anti-juif.

L’opposition, réelle, envers le personnage de Paul, constitue-t-elle au contraire une rupture avec la vision chrétienne du monde ? Il serait judicieux ici de faire un détour par l’évangile de Jean dans lequel on peut lire à l’adresse des juifs : « Vous avez en vous les désirs du père et vous voulez accomplir ses désirs. Et votre père c’est le diable »*. Les fondements de la judéophobie chrétienne, et partant occidentale, sont posés au travers de ces lignes. Le juif ou la figure du père. Avec en toile de fond une question récurrente : comment se débarrasser de cette présence paternelle oppressante, que d’aucuns diraient « castratrice » ? Décrété hérétique, le marcionisme fut néanmoins une réponse à ce « dilemme » existentiel. Son influence, jusqu’à nos jours, n’en fut pas moins importante. Au XIXe siècle, Houston Stewart Chamberlain forge, avec d’autres, la figure d’un Christ « aryen », déjudaïsé. A cette figure mythique, il est tentant d’opposer celle de Paul de Tarse dont on sait qu’il naît juif, et persécuta tout d’abord les premiers chrétiens avant de connaître son « chemin de Damas ». Paul, figure la plus juive du christianisme ? Non, quand on songe que c’est lui, plus qu’aucun autre, qui pose la rupture avec le judaïsme quand à l’inverse les premiers chrétiens se pensaient comme juifs. « Il n’y a plus ni juifs ni grecs, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre…vous êtes tous un dans le Christ ». C’est donc avant tout l’image d’un Paul fantasmé (le mauvais juif qui s’introduit dans la chrétienté aryenne), et non l’action historique réelle du personnage, que les nazis font leur. C’est sur ce point que Chapoutot commet un énorme contre-sens en confondant l’image de Paul dans la fantasmagorie nazie (le juif opposé à l’aryen Jésus) et la réalité des écrits de Paul et surtout de leur portée dans l’imaginaire occidental. C’est donc bien à dessein que nous avons parlé à son sujet de manuel scolaire. Car la pensée consiste à établir des analogies entre plusieurs réalités et à tenter de comprendre les mécanismes historiques qui peuvent les articuler les unes aux autres. Enseigner à l’université, en être diplomé, n’a jamais été le gage d’une quelconque pensée. Avec Trissotin, Molière nous avait mis en garde il y a déjà plus de trois siècles.

Zeev Hazony

*Thessalonciens, 1,2, 15 ;

*Jean, 8,44

1 Propos recueillis par Élodie Maurot Source :
https://www.la-croix.com/Culture/Onfray-Hitler-christianisme-2018-08-06-1200960143

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